Bookseer
Une lecture
Pour la première année de retraite
Le carton est toujours dans l'entrée. On vous l'a donné le dernier jour, vide, en vous disant de prendre votre temps, et vous y avez mis la lampe, les deux tasses, le cadre, le mug de la conférence de 2011 que vous n'aimiez pas. Vous l'avez posé là en rentrant, contre le mur, et depuis vous passez devant quatre fois par jour. On ne peut pas le ranger : cela voudrait dire trouver une place à chaque objet, et aucun n'en a. On ne peut pas le jeter : la lampe fonctionne. Alors il reste, et vos petits-enfants ont appris à l'enjamber sans le voir.
Personne ne vous avait prévenu que la fatigue partirait sans que le reste arrive. On vous avait promis le temps. Vous l'avez, entier, et il ne ressemble à rien : neuf heures et quart un mardi, et rien dans la journée ne réclame que vous soyez debout. Vous vous levez quand même à six heures. Vous faites les courses lentement pour qu'elles durent. Et vous n'osez pas dire à table que vous vous ennuyez, parce que pendant quarante ans vous vous êtes plaint de ne pas avoir une heure à vous, et qu'on ne revient pas là-dessus devant témoins.
Le Mur invisible
Marlen Haushofer · 1963
Une femme se retrouve séparée du monde par une paroi transparente, dans une vallée, avec une vache, un chien, un chat et un cahier où elle tient le compte des jours. Les premières semaines, elle dort trop et se réveille sans savoir à quoi la journée va servir ; puis vient le foin, qu'il faut couper avant la pluie, et l'année reprend une forme parce qu'un pré la lui impose. Elle fauche, elle compte les pommes de terre, elle note la date. Une journée que rien ne réclame ne devient pas libre : elle devient à faire, et la faire est un travail. Vous lirez ce livre comme un mode d'emploi rédigé par quelqu'un qui a traversé la même première année.
L'Usage du monde
Nicolas Bouvier · 1963
Deux jeunes gens quittent Genève en Fiat Topolino et mettent dix-huit mois à traverser les Balkans, l'Anatolie, l'Iran et l'Afghanistan, parce qu'ils s'arrêtent : six mois à Tabriz, l'hiver entier, faute d'argent et de route praticable, l'un donnant des leçons de français, l'autre peignant. Le livre est fait de ces arrêts. L'objection est réelle, autant la poser : on met dans les mains de quelqu'un qui vient d'arrêter de travailler le récit de deux hommes de vingt-quatre et vingt-six ans qui ont devant eux tout ce que vous n'avez plus. Bouvier écrit pourtant, sérieusement et sans jamais le résoudre, exactement ce que vous cherchez : comment on habite un temps que personne ne découpe pour vous. Il le montre, jour après jour.
Journal d'un corps
Daniel Pennac · 2012
Un homme tient de douze ans à quatre-vingt-sept le journal non de sa vie mais de son corps : la peur qui fait transpirer, la dent, le premier cheveu blanc, le jour où l'épaule ne monte plus aussi haut. Les événements que les autres livres racontent, le métier, les femmes, la guerre, passent au second plan et n'arrivent qu'en écho, ce qui produit une chose assez rare : une vie entière vue par le seul témoin qui ne mente jamais. Le procédé peut agacer, et il agace parfois trente pages d'affilée, on a envie de dire à cet homme de lever les yeux. Mais vous venez d'entrer dans la décennie où le corps redevient le principal interlocuteur, où l'agenda ne dit plus rien de vos journées et où l'épaule, elle, dit quelque chose tous les matins. Pennac est le seul écrivain à avoir pris cet interlocuteur au sérieux sur soixante-quinze ans, sans le tourner en maladie ni en sagesse. Il vous rendra vos matins observables, et un matin observable a un contenu.
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